Lorsque la guerre américano-israélienne contre l’Iran a paralysé le détroit d’Ormuz, le prix de l’essence a bondi, comme tous les automobilistes le savent, mais celui d’un produit industriel méconnu qui alimente l’industrie minière mondiale a lui aussi grimpé : le soufre.
Le prix de ce sous-produit malodorant du raffinage du pétrole a explosé presque du jour au lendemain, explique Olivier Dufresne, PDG d’Exterra Technologies, une jeune entreprise québécoise spécialisée dans la transformation des minéraux critiques. Cette flambée, ajoute-t-il, a fait augmenter le coût du soufre, un ingrédient essentiel de l’un des nombreux réactifs utilisés dans la plupart des exploitations minières. « Quand le prix des réactifs augmente de 500 %, le projet meurt tout simplement », affirme Dufresne.
Ce casse-tête économique pour les sociétés minières représente toutefois une occasion d’affaires pour Exterra. L’entreprise a mis au point une nouvelle technique permettant de recycler les réactifs afin de réduire considérablement les coûts d’exploitation des mines ainsi que les dommages environnementaux causés lorsque ces produits chimiques à base d’acide, utilisés pour séparer les minéraux précieux de toute la roche extraite du sol, s’infiltrent dans les bassins versants avoisinants. « Nous nous voyons comme un catalyseur pour de nombreux futurs projets canadiens de minéraux critiques », dit-il, « en commençant par régler un énorme passif environnemental laissé par l’exploitation minière. »
Exterra est sur le point de construire une usine de démonstration commerciale de 400 millions de dollars américains, appelée Hub I, sur le site depuis longtemps inexploité de ce qui était autrefois la plus grande mine d’amiante au monde, à Val-des-Sources, dans les Cantons-de-l’Est, au Québec. L’objectif consiste à démontrer que la technologie de l’entreprise peut récupérer de façon rentable ces produits chimiques corrosifs, de même que des minéraux commercialisables, à partir des résidus toxiques de la mine — une avancée qui, selon Dufresne, pourrait ouvrir des marchés d’exportation à une jeune entreprise canadienne et même transformer une industrie minière mondiale qui est, pour ainsi dire, accro à l’acide.
Exterra est en fait l’une des nombreuses entreprises canadiennes qui travaillent à mettre au point de tels systèmes de transformation des minéraux, aux côtés notamment de Nouveau Monde Graphite, de Montréal. Ces sociétés cherchent à commercialiser des technologies permettant de raffiner ici même le minerai critique extrait du sol, plutôt que de l’expédier ailleurs pour sa transformation. Selon les défenseurs de cette approche, ces activités à valeur ajoutée créent des emplois, des profits et des recettes fiscales au Canada, tout en ouvrant de nouveaux débouchés à l’exportation pour les entreprises d’ici.
À une époque où les minéraux critiques sont devenus indispensables à l’électrification de l’économie mondiale et à la transition énergétique, le Canada devra favoriser davantage de technologies qui vont au-delà de l’excavation d’immenses mines et de l’expédition de leur contenu à l’étranger. Des entreprises comme Exterra pourraient contribuer à bâtir une chaîne d’approvisionnement minière nationale, plutôt que de simplement vendre ces ressources à des sociétés étrangères. L’innovation chimique particulière de l’entreprise pourrait également résoudre un problème ancien qui demeure sans solution : la décontamination des milliers de mines abandonnées et polluées dispersées dans les régions éloignées du Canada.
Une ruée vers les minéraux critiques
Le monde industriel est actuellement plongé dans une course aux enjeux considérables pour garantir son approvisionnement en vastes quantités de cuivre, de nickel, de lithium et d’autres minéraux critiques nécessaires à la transition vers une énergie propre. Pourtant, l’industrie des minéraux critiques cache depuis longtemps un secret peu reluisant et pas vraiment secret, c'est-à-dire sa dépendance à divers acides — sulfurique, chlorhydrique et nitrique — pour extraire les minéraux précieux des masses de terre et de roche retirées des fosses minières. Ces acides persistent dans les bassins de résidus et les amas de roches créés par les mines et s’infiltrent assez souvent dans les bassins versants locaux, entraînant une grave contamination en aval.
Ils sont également coûteux — jusqu’à 70 % du budget d’exploitation d’une mine, selon Dufresne, peut servir à acheter ces produits chimiques, puis à les transformer, dans des installations énergivores, en réactifs capables de séparer les matières utiles des déchets.
Ingénieur minier et ancien banquier d’affaires, Dufresne a cofondé Exterra il y a quatre ans dans le but de mettre au point des technologies permettant d’assainir les montagnes de résidus d’amiante abandonnés qui reposent aujourd’hui sur des terrains appartenant à la municipalité. Après avoir essayé une première méthode — qui consistait à emprisonner les résidus toxiques dans une substance semblable au calcaire — Exterra a changé de cap pour se concentrer sur les réactifs.
« Nous sommes partis d’un important problème québécois : des centaines de millions de tonnes de résidus de mines d’amiante dont personne ne savait vraiment quoi faire », explique Dufresne. « Mais en étudiant ces résidus, nous avons compris que la raison pour laquelle tant de gisements de minéraux critiques demeurent aujourd’hui inexploités est la même que celle pour laquelle les résidus québécois sont toujours là : les coûts de transformation sont beaucoup trop élevés et le procédé génère beaucoup trop de déchets. »
Les ingénieurs d’Exterra ont mis au point une technologie de transformation qui récupère les réactifs chimiques toxiques, comme l’acide sulfurique, utilisés sur les résidus d’amiante afin qu’ils puissent être réutilisés dans un système en boucle fermée. Le procédé permet aussi de récupérer des matières commercialisables, notamment de la silice et du magnésium. Dufresne précise que l’entreprise a dû collaborer avec des clients potentiels afin de leur démontrer que les fibres d’amiante cancérigènes sont détruites durant le retraitement.
« Ce qui est intéressant dans sa technologie », explique Alex Zakreski, directeur principal des écosystèmes de technologies propres chez MaRS, « c’est qu’Exterra ne se contente pas de transformer un déchet en ressource utile : elle permet aussi aux sociétés minières d’exploiter des minerais d’une teneur plus faible que ce qu’elles pouvaient traiter auparavant. »
David Yeh, investisseur de San Francisco dans les technologies propres et ancien conseiller en énergie propre à la Maison-Blanche sous Barack Obama, compare l’innovation transformatrice d’Exterra à la manière dont Tesla a bouleversé la fabrication automobile. « C’est l’une des façons dont le Canada devient une superpuissance des ressources naturelles », dit-il. « Je pense qu’Exterra pourrait devenir le Tesla de la transformation des minéraux critiques. »
Bâtir la chaîne d’approvisionnement canadienne des minéraux critiques
Pendant une grande partie de l’après-guerre, les politiciens canadiens se sont heurtés à un problème économique apparemment insoluble : le pays a tendance à exporter ses matières premières au lieu de les transformer d’abord en matériaux de plus grande valeur pouvant ensuite être vendus à l’étranger. Pour y parvenir, les entreprises et les investisseurs canadiens doivent toutefois soutenir des idées entrepreneuriales et technologiques capables de combler de manière rentable une lacune connue dans le secteur minier sous le nom de « transformation intermédiaire ».
Dans cette optique, Ottawa a lancé en 2022 une stratégie sur les minéraux critiques, qui prévoit du financement pour de nouvelles mines ainsi que pour des installations de transformation avancée. Plus tôt cette année, le premier ministre Mark Carney a également annoncé un plan d’action du G7 sur les minéraux critiques, axé sur le développement des chaînes d’approvisionnement, y compris des activités de transformation comme celles d’Exterra.
Afin de donner une impulsion au projet, le gouvernement fédéral a accordé cinq millions de dollars pour valider la technologie d’Exterra et financer un projet pilote. Selon une porte-parole de Ressources naturelles Canada, le procédé de l’entreprise répondait à plusieurs critères, notamment la récupération de minéraux critiques à partir de résidus d’amiante et le recours à une approche de « technologie minière circulaire à faibles émissions ».
Après avoir achevé ses essais de validation de principe à petite échelle, Exterra recueille maintenant des fonds pour construire son usine Hub I, dont les travaux devraient prendre jusqu’à deux ans. Dufresne affirme que l’installation devrait générer des revenus de 100 millions de dollars une fois en activité. « C’est un projet qui générera de véritables revenus et de véritables flux de trésorerie dès cette première réalisation commerciale. »
Il semble exister un réel intérêt pour ce genre de technologies, estime Yeh, qui a conseillé Exterra sur sa stratégie de commercialisation. « L’une des principales choses que j’ai apprises, c’est que le monde ne manque pas de minéraux critiques. Il manque de méthodes rentables et durables pour les transformer. »
Exporter la technologie minière canadienne
Les décideurs canadiens s’enthousiasment pour ce type de technologies parce qu’elles pourraient devenir l’équivalent, pour l’industrie minière, du secteur des pièces automobiles : un domaine stimulé par l’innovation et l’accès aux marchés, situé entre les industries lourdes en amont, comme la sidérurgie, et les utilisateurs finaux, soit les usines d’assemblage des grands constructeurs automobiles.
Ces entreprises intermédiaires présentent un important potentiel d’exportation et offrent également un contrepoids au problème historique du Canada, qui exporte ses matières premières au lieu de les transformer d’abord. Compte tenu de la profonde restructuration de l’économie canadienne provoquée par la guerre commerciale du président américain Donald Trump, il faut se demander si ces entreprises axées sur l’innovation sont inévitablement des cas entrepreneuriaux isolés ou si des politiques publiques appropriées pourraient favoriser la création d’autres sociétés du même genre.
Bentley Allan, politologue à l’Université Johns Hopkins et vice-président, économie de l’avenir, à l’Accélérateur de transition, ne croit pas que les décideurs devraient adopter une approche de laisser-faire. « Si nous laissons simplement le marché poursuivre sa trajectoire actuelle, nous n’obtiendrons aucune entreprise de ce genre. »
Au cours des trois dernières décennies, la Chine et, dans une moindre mesure, le Japon ont utilisé le pouvoir de l’État pour bâtir des industries verticalement intégrées qui commencent par l’exploitation minière, explique Allan. Beaucoup plus récemment, la Chine s’est lancée dans une vague d’acquisitions d’entreprises de transformation intermédiaire et de fonderies, ce qui a eu pour effet de faire baisser les prix mondiaux de leurs produits. « Cela signifie que les investisseurs hésitent énormément à injecter davantage de capitaux dans ce segment intermédiaire », soutient-il. « Si l’on veut contester la domination géopolitique de la Chine et son contrôle sur ces chaînes de valeur, il faut assurer une certaine prévisibilité des prix pour les actifs occidentaux. »
La proposition de l’Accélérateur de transition — appelée « contrat sur différence » — prévoit que le gouvernement fédéral garantisse un prix plancher pour la production d’installations de transformation comme Hub I d’Exterra, à condition que, si les prix du marché mondial dépassent ce minimum, Ottawa reçoive une part des gains exceptionnels. « Si des fonds publics servent à réduire les risques d’un site minier », ajoute Allan, « le public devrait en tirer un rendement. » (D’autres administrations utilisent des droits de douane ou des frais calculés selon la teneur en carbone des produits afin de protéger leurs propres secteurs de transformation intermédiaire.)
Yeh pose un diagnostic différent. Depuis la Silicon Valley, il observe que le Canada compte de nombreuses personnes talentueuses qui créent des entreprises technologiques novatrices, en plus de disposer de ressources naturelles et d’investisseurs aux moyens considérables. Le problème, affirme-t-il, est qu’« il n’y a pas assez de soutien au stade de la vallée de la mort » — une expression du milieu du capital de risque qui désigne la période durant laquelle une entreprise s’efforce de réunir des capitaux importants pour accroître ses activités, alors qu’elle ne génère encore que très peu de liquidités.
« Nous avons un peu joué le rôle de sherpa pour eux, en les aidant à peaufiner leur présentation et en les mettant en contact avec les bons partenaires financiers », explique Yeh. « Mais surtout, nous les avons aidés à élaborer une feuille de route de commercialisation pour réaliser quelque chose qui pourrait, à mon avis, changer la donne.»
Voir l’article original dans le Toronto Star : Quebec startup on verge of transforming the mining industry


